l’humeur du directeur

8 juillet 2007

l’Isle sur la Sorgue, une salle de spectacle, vite

Classé dans : Non classé — humeurdudirecteur @ 23:42

CLAIRE
Ce dimanche 8 juillet, je rencontre dans les rues de l’Isle-sur-la-Sorgue Yves Barrière, qui était maire adjoint en charge de la culture jusqu’en 2001. Il a constaté la tournée de Claire dans les Nomade(s), et me dit son incompréhension face à l’absence de représentation à l’Isle, la ville de René Char. Je lui précise que cette carence est due à l’absence de salle dans la ville, le plein air n’étant pas possible pour des raisons techniques, liées notamment au son.
Et oui, il n’y a pas de salle pour accueillir un spectacle à l’Isle-sur-la-Sorgue, une ville de plus de 20 000 habitants, la ville natale de René Char, qui aurait eu 100 ans le 14 juin 2007. C’est triste. Et même un peu indigne.
Précisons que chacune des communes accueillant le spectacle a participé financièrement aux coûts techniques des représentations. Et à Chateauneuf-de-Gadagne, c’est la communauté de communes, dont le président est aussi le maire de l’Isle-sur-la-Sorgue, qui soutient.
Jean-Michel Gremillet

20 juin 2007

Introduction à l’avant programme de la saison 07.08

Classé dans : Non classé — humeurdudirecteur @ 18:41

Fin de saison
La saison 06.07 n’est pas encore totalement close. Deux rendez-vous essentiels restent à vivre : la Veillée orientale proposée dans le cadre de la Fête de la musique, le 21 juin, à partir de 21h30 sur la Place Lombard devant la mairie de Cavaillon, et le compagnonnage avec le Festival d’Avignon qui permettra de présenter, dans 5 des villages traversés au fil de l’année par les Nomade(s) de la Scène nationale, la pièce de René Char, Claire, dans une mise en scène d’Alexis Forestier.
On peut d’ores et déjà annoncer pour cette saison finissante un taux de fréquentation, conforme à nos habitudes, de 82%, avec un peu plus de 15000 spectateurs accueillis, soit une progression de 5% par rapport à la saison précédente. 37 spectacles différents ont été présentés, dont 8 en Nomade(s), soit un total de 111 représentations. C’est un bilan satisfaisant, qui va naturellement évoluer en profondeur la saison prochaine, par la mise en place d’un nouveau gradin, plus confortable, mais aussi plus vaste, qui fera passer la jauge de la salle de 369 à 510 places assises.


La création contemporaine
La saison 07.08, la 24ème du Centre culturel cavaillonnais inauguré en 1984, devenu Scène nationale en 1992, la 7ème depuis qu’elle est dirigée par Jean-Michel Gremillet, a été pensée dans l’idée qu’il nous fallait entrer définitivement dans le XXIème siècle, donc d’entamer un processus de deuil à l’égard du XXème siècle. Cette démarche s’inscrit avant tout, et résolument, dans le cadre des missions fondatrices des scènes nationales : le soutien à la production artistique de référence nationale dans les domaines de la culture contemporaine, l’organisation de la diffusion et la confrontation des formes artistiques en privilégiant la création contemporaine, la participation sur son aire d’implantation à une action de développement culturel en favorisant de nouveaux comportements à l’égard de la création artistique et une meilleure insertion sociale de celle-ci.Plusieurs textes ont inspiré ce travail de programmation, nourri par ailleurs de toutes les rencontres vécues au quotidien sur le territoire.  

Affronter dans un langage neuf les questions qui rongent la société
C’est d’abord Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique et d’études théâtrales, qui nous rappelait dans un entretien au quotidien Le Monde en février 2007 que « la crise et le déséquilibre sont consubstantiels au théâtre. C’est ce qui le met en position d’interpréter le monde, le rend sensible aux craquements, aux tensions, ce qui en fait une matrice de pensée et un lieu de démocratie. On y perçoit toujours les écarts entre les mots et le sens, entre les discours et les gestes, on y met en scène des conflits d’intérêts, le frottement des passions avec la raison. Cela ne peut se vivre sereinement.
Le théâtre traverse indiscutablement une phase de trouble. On peut d’abord parler de crise esthétique face à de nouvelles articulations du réel et du virtuel. Celle-ci ne frappe pas que le théâtre, mais ayant en charge, plus que tout autre, le statut du spectateur, il prend ces questions de plein fouet. L’ébranlement des représentations tient aussi au moindre espace dont dispose le théâtre par rapport au cinéma, à la télévision et aux autres écrans. Sa rusticité lui confère sans doute des armes redoutables, mais il souffre qu’on ne le sache pas. Et s’il résiste aux foudroyantes conquêtes de la culture à domicile, c’est bien qu’il doit avoir quelque chose de précieux à partager. (…)
La création dramatique peut retrouver un rôle crucial si elle affronte dans un langage neuf les questions qui rongent la société. Sa vitalité politique ressort lorsqu’elle rend la collectivité témoin d’elle-même et ne se contente pas de faire résonner ses doutes.
Si le théâtre joue son rôle d’école de l’écoute et du regard, s’il offre bien un temps pour réaliser l’alliage de l’émotion et de la réflexion, un endroit où l’on peut se mettre à l’épreuve du collectif, sur les planches comme dans la salle, alors il faut consentir aux efforts nécessaires pour que chacun le rencontre dès l’enfance. (…) Afin de garder cette inquiétude de la société qui lui est vitale, le théâtre doit évidemment rester tourné vers elle. »

 
La question esthétique et la question politique n’en font qu’une
C’est aussi le philosophe Bernard Stiegler, sans doute l’une des pensées les plus fortes de ce (encore) nouveau siècle, qui rappelait dans une tribune au même quotidien, en octobre 2003, que « la question politique est une question esthétique, et, réciproquement, la question esthétique est une question politique. J’emploie ici le terme “esthétique” dans son sens le plus vaste. Initialement, aisthésis signifie sensation, et la question esthétique est celle du sentir et de la sensibilité en général.
Je soutiens qu’il faut poser la question esthétique à nouveaux frais, et dans sa relation à la question politique, pour inviter le monde artistique à reprendre une compréhension politique de son rôle. L’abandon de la pensée politique par le monde de l’art est une catastrophe. Je ne veux évidemment pas dire que les artistes doivent “s’engager”. Je veux dire que leur travail est originairement engagé dans la question de la sensibilité de l’autre. Or la question politique est essentiellement la question de la relation à l’autre dans un sentir ensemble, une sympathie en ce sens.
Le problème du politique, c’est de savoir comment être ensemble, vivre ensemble, se supporter comme ensemble à travers et depuis nos singularités (bien plus profondément encore que nos “différences”) et par-delà nos conflits d’intérêts.
La politique est l’art de garantir une unité de la cité dans son désir d’avenir commun, son individuation, sa singularité comme devenir-un. Or un tel désir suppose un fonds esthétique commun. L’être-ensemble est celui d’un ensemble sensible. Une communauté politique est donc la communauté d’un sentir. Si l’on n’est pas capable d’aimer ensemble les choses (paysages, villes, objets, oeuvres, langue, etc.), on ne peut pas s’aimer. Tel est le sens de la “philia” chez Aristote. Et s’aimer, c’est aimer ensemble des choses autres que soi. »

 

Interroger le monde
Il est aujourd’hui de nouvelles formes d’écriture qu’il faut montrer, soutenir, voire défendre. Que ces expressions soient théâtrales, chorégraphiques, musicales ou indisciplinaires, elles sont celles qui nous montrent avec le plus de pertinence le monde dans lequel nous vivons, celles qui vont nous accompagner dans la construction de notre regard, celles qui vont le mieux (r)éveiller nos sens critiques.
Un art qui ne dérangerait pas n’est pas un art, il ne participerait pas à la vie de la cité, n’enrichirait pas la chose publique. C’est sur ces principes que le théâtre a été inventé il y a plus de 2500 ans. Nous allons accueillir cette saison 35 spectacles :
- 13 sont des créations (ils n’ont pas encore été présentés au public)
- dont 3 qui seront créés à la Scène nationale
- 7 font l’objet d’une coproduction
- 8 seront donnés dans les Nomade(s)
- 9 sont le fait d’artistes de notre région.
 
Les cultures venant d’ailleurs seront largement présentes, notamment d’autres pays européens comme la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Suisse, la Russie, mais aussi d’Afrique du Sud, des Etats-Unis ou de Corée. 
 

Une ré inauguration du Théâtre
Un nouveau plateau de scène, un gradin tout neuf, plus grand, plus confortable, et un hall d’accueil totalement repensé : un kiosque pour la billetterie, une bibliothèque, la presse quotidienne et spécialisée, des bornes de consultation internet… En octobre 2007, si tout se déroule comme prévu, les travaux seront terminés, réceptionnés comme on dit dans le jargon technicien. Nous avons donc prévu une réception, nous aussi : les 25 et 26 octobre, cher spectateur, ça va être ta fête. D’abord, nous allons procéder au baptême promis, nommer La Scène nationale. Dans la ville, toute la journée, de surprenantes interventions et performances, comme le duo entre un danseur et une tractopelle (Transports exceptionnels, Dominique Boivin), le rucher de l’apiculteur urbain Olivier Darné, ou encore la « partie de jambes en l’air » du Tarzan berlinois Johan Lorbeer. Enfin, dans le Théâtre à 20h30, le dernier spectacle de Jérôme Thomas, une merveille d’esthétique rassemblant un beau plateau de 12 jongleurs.
 

Tout le monde dehors
Comme cela a déjà été précédemment éprouvé, la mise en valeur de spectacles présentés dans l’espace public s’affirme : en septembre Les Facteurs, et Les Noceurs de No Tunes International, les divers rendez-vous accompagnant la ré inauguration d’octobre, et en mai Cargo Sofia Cavaillon de Rimini Protokoll. Des propositions auxquelles viendra s’ajouter en juin 2008 un beau projet pour le centre ville de Cavaillon, que nous sommes encore en train de réfléchir, et sur lequel nous reviendrons ultérieurement. 
 

Les arts indisciplinaires
Hors des schémas traditionnels de la création, ces formes relèveront du cirque contemporain et des arts plastiques. Cette saison, ces artistes « inclassables » ont pour nom Jérôme Thomas, le Théâtre du Centaure, Fatou Traoré et Sung Yun Lee, ou encore Mathurin Bolze que nous accueillerons en compagnie des Hivernales, le thème du prochain festival de danse avignonnais étant l’apesanteur.
 
Le théâtre
Douze spectacles composeront le menu théâtral de la saison. Ils sont à la fois représentatifs de ce XXIème siècle que nous voulons mettre en exergue, mais d’autres sont là aussi pour aller à la recherche de nos origines, de notre genèse, de ce qui nous constitue au plus profond. Joël Pommerat (que nous présenterons aussi en jeune public) sera double, notamment avec sa toute récente création Je Tremble, comme Gildas Milin, et François Rancillac. Nos parcours fidèles se renforcent avec Serge Valletti, Christian Mazzuchini, Jean Lambert-wild, Djiz, Julien Bouffier. Nous accueillerons ensemble pour la première fois Ivan Viripaiev et Galin Stoïev (programmés au Festival d’Avignon 2007 avec un autre spectacle, Genèse II), Claude Guerre (avec Laurence Vielle), Antonio Lobo Antunes, Marie Balmary, Gérard Mordillat.
 

La danse
Une esthétique que le public plébiscite saison après saison, un genre à la pointe de la création contemporaine. Nous retrouverons avec bonheur l’univers épuré de Paco Dècina. Et nous accueillerons pour les découvrir la très grande, et très engagée, chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin, la belge Johanne Saunier, dont la création nous permettra une exploration originale du processus chorégraphique, et la montpelliéraine Hélène Cathala, à la frontière entre le corps et le texte, grâce à l’écriture de la russe Maria Soudaïeva.
 

Les musiques
Notre compagnonnage avec le Grenier à sons se renforce : un concert encore secret à l’automne, dans le cadre du festival « Novembre en chanson », le grand Arno, et enfin la création de la chanteuse Claire Diterzi, qui nous fera voyager dans l’univers des grandes odalisques de l’histoire de la peinture. Dans la création musicale actuelle, on trouve ces musiques amplifiées, mais aussi l’univers de la musique contemporaine. L’ensemble Télémaque nous offrira un parcours Olivier Messiaen, né il y a 100 ans à Avignon, et une belle réécriture d’un conte de Grimm par Olivier Py et mis en musique par Raoul Lay.
 

Le jeune public
La programmation est faite là aussi de fidélités : le Philharmonique de la Roquette, les marseillais Skappa, Philippe Dorin, qui offre à Cavaillon la primeur de son nouveau spectacle, et Arnaud Meunier qui nous permettra de découvrir un auteur encore peu connu, Eddy Pallaro.
 

L’action culturelle
L’artiste Joseph Beuys affirme que « tout homme est un artiste », ce qui suscite chez certains colère et malentendus. C’est pourtant totalement vrai, la seule différenciation étant entre ceux dont l’expression artistique est simplement un goût, un besoin, voire une passion, et ceux qui « passent à l’acte » en faisant de ce désir leur métier. Mais on sait combien la question de la pratique artistique, chez les plus jeunes mais aussi chez « les autres », peut être essentielle au quotidien de l’homme, dans son rapport au monde. Les actions culturelles de la Scène nationale peuvent être liées à des spectacles (l’atelier d’écriture pour le jeune public avec Eddy Pallaro, les actions issues des résidences de Skappa ou de Claire Diterzi, l’atelier du regard de Gérard Mayen), mais aussi déconnectées de ceux-ci comme celles liées à la résidence de recherche chorégraphique de Julie Desprairies, le travail de l’apiculteur urbain Olivier Darné, les week end d’ateliers avec Renaud-Marie Leblanc (et Noëlle Renaude) autour d’une création que nous accueillerons ultérieurement. Nul doute que, dans ce rayon de la rencontre différente avec les publics, les Congrès singuliers qui s’imaginent avec Jean-Paul Thibeau, professeur à l’Ecole d’art d’Aix en Provence, seront symboliques de notre quête de nouvelles relations, d’un nouveau lien social, d’une utopie encore à inventer.
 

Et demain ?
Cette saison finissante aura aussi été traversée par des échéances électorales majeures, la présidentielle et les législatives. Malgré certains ressentis négatifs, on peut affirmer que la question de l’art et de la culture a été très présente dans ces campagnes électorales, bien plus que de nombreux autres thèmes pourtant essentiels comme l’Europe ou la santé. Un(e) ministre de la culture a finalement été désignée à la tête d’un ministère dont certains craignaient la disparition. Mais ne nous le cachons pas : nos budgets n’ont jamais été autant en difficulté. Depuis plusieurs années, la plupart de nos partenaires ne nous permettent même pas de contenir les effets de l’inflation, confondant euros courants et euros constants. La décentralisation culturelle est née il y a 60 ans. Il s’agissait à l’origine d’un instrument de démocratisation dont l’objectif était de doter chaque région, chaque ville, de lieux permettant à chacun de recevoir dans les meilleures conditions les œuvres de l’esprit. Ces outils sont en place. Mais pour que puisse aujourd’hui s’exercer la vraie finalité de tout cela, l’exercice de la démocratie culturelle, il faut encore  définir les liens indispensables entre déconcentration et décentralisation. Où l’Etat doit-il encore peser, en pensée, en budgets ? Où les collectivités territoriales doivent-elles assumer des responsabilités, nouvelles pour beaucoup ? Comment se prémunir des clientélismes ? Le mécénat doit-il se développer ? Nul doute que nos missions sont à une charnière, qu’une histoire nouvelle va s’écrire, et que ce sera celle du XXIème siècle. Nous sommes contraints de rassembler autour de ces questions toutes les volontés, toutes les utopies.

Les subventions d’équilibre constituent plus de 80% du budget de la Scène nationale de Cavaillon. Ces partenaires indispensables et fidèles sont la Ville de Cavaillon, l’Etat, la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, le Département de Vaucluse, et les Villes Nomade(s). De nombreux soutiens et compagnonnages viennent renforcer, au gré des projets, nos possibilités financières.
Compte tenu de son nouveau cadre matériel, la Scène nationale est contrainte d’engager un profond développement de ses activités. Donc de convaincre du nécessaire développement de ses moyens. Si on examine d’un peu près le travail fourni, on peut affirmer ici que ce n’est pas une scène nationale, mais La Scène nationale. Beaucoup le savent déjà, d’autres sont encore à convaincre. Nous nous y employons chaque jour. Nous savons que c’est un objectif raisonnable. Donc nous allons l’atteindre.
 

Jean-Michel Gremillet
Directeur de La Scène nationale

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